jeudi 1 décembre 2016

La gêne

«— Combien vous gagnez ? répéta-t-il.
Merlin tenta de reprendre ses esprits. Bien sûr, il le connaissait par cœur, ce chiffre, huit cent quarante-quatre francs par mois, douze mille francs par an, avec lesquels il avait végété toute sa vie. Rien à lui, il mourrait anonyme et pauvre, ne laisserait rien à personne, et de toute manière, il n'avait personne. La question du traitement était plus humiliante encore que celle du grade, circonscrite aux murs du ministère. La gêne, c'est autre chose, vous l'emportez partout avec vous, elle tisse votre vie, la conditionne entièrement, chaque minute elle vous parle à l'oreille, transpire dans tout ce que vous entreprenez. Le dénuement est pire encore que la misère parce qu'il y a moyen de rester grand dans la ruine, mais le manque vous conduit à la petitesse, à la mesquinerie, vous devenez bas, pingre ; il vous avilit parce que, face à lui, vous ne pouvez pas demeurer intact, garder votre fierté, votre dignité.» p. 497

Au revoir là-haut
Pierre Lemaître
Le Livre de poche

lundi 28 novembre 2016

Histoire(s) de soi, histoire(s) de l'autre – Je est un autre

Cette rue, je la connais par cœur. Je ne prends plus la peine de regarder autour de moi. Non, au contraire, je regarde le sol à la place. Il ne me reste qu'à traverser avant d'arriver. D'un coup, j'entre de plein fouet dans quelqu'un. Sous le choc, je recule de plusieurs pas avant de regarder la personne que j'ai percutée. Je n'en reviens pas. Sur le sol, les quatre fers en l'air, une vieille dame peine à se relever. Je ne peux le croire. C'est la première fois que ça m'arrive avec une personne âgée. Ces dernières ont généralement le réflexe de me contourner, me voyant sans doute dans mes pensées. Je me dirige vers elle et, me confondant en excuses et m'assurant de son état, je lui tends une main pour proposer mon aide. De sa main douce et frippée, elle saisit la mienne et tire. De mon autre main, je prends son épaule et la relève. Après s'être stabilisée, elle me regarde, ouvre la bouche, sur le point de dire quelque chose. Sa bouche grande ouverte reste silencieuse et, d'un regard intense et gênant, elle me fixe. Je ne sais pas quoi faire. Je secoue ma main devant ses yeux et lui demande si elle va bien. Sa réponse ne vient que quelques minutes plus tard.
«Moi !»
Je la regarde et lui demande :
«Pardon ?
—Tu es moi ! dit-elle.»
Je ne comprends pas et la regarde me dévisager, la peur montant en moi.
«D'accord… Madame, je pense que je vais y aller, vous devez avoir des choses à faire…»
Disant cela, je m'éloigne progressivement. Mon dos tourné complètement, j'accélère de plus en plus. je l'entends me crier d'attendre et de revenir. Je continue. Je suis forcée de m'arrêter au passage piéton, la circulation m'empêchant de passer. Elle me rejoint et commence à parler :
«Je ne voulais pas t'effrayer. C'est juste que tu me ressembles beaucoup ; enfin, quand j'étais jeune…
— Ce n'est pas grave, même si vous me faites toujours peur.
— Est-ce que tu t'appelles M. ?
— Oui…
Cette situation me trouble de plus en plus.
— Quelle coïncidence ! Moi aussi !
Je ne réponds rien. Plein de gens s'appellent M., pas que moi. Cette dame ne peut être moi. C'est impossible. Elle réengage la conversation, me posant des questions. Je réponds vaguement, elle semble tout connaître de moi. Je me dis que ce doit être une amie de maman. Maman parle de moi tout le temps. Je lui demande si c'est le cas. Elle me certifie qu'elle ne lui a pas parlé.
Puis elle se met à me parler d'elle et à me raconter plusieurs choses dont elle se souvient de sa jeunesse. Beaucoup ressemblent à des choses que j'ai faites. Comme moi, elle s'est brûlée étant bébé, comme moi elle est une fois entrée à vélo dans un sapin et a fait tomber le dessert de Noël par terre.
Je finis par la croire et murmure : «Vous êtes moi…»


L'année écoulée a vu la classe de la douce s'impliquer dans ce projet en partenariat avec la Maison du geste et de l'image et la Ville. Ses professeures de français et de mathématiques, l'écrivaine Carole Achache et la photographe Chloé Devis ont conduit des ateliers thématiques autour de l'autoportrait, du quartier, des objets du passé, des goûts et dégoûts… Carole Achache est décédée à la fin de l'hiver, les ateliers ont continué. Une restitution de ce travail de longue haleine s'est tenue le 17 juin dernier à la MGI.

mardi 22 novembre 2016

Du mieux

Au fond de notre salle de cours, à l'atelier Beaux-Arts, se trouve un escalier aux marches pas très hautes qui mène à un espace où sont entreposés certains accessoires, les réserves de papier, les tréteaux, les chevalets, la cabine où se changent les modèles.


Les horaires de cette année sont différents des précédentes, avec un cours le mercredi matin à la place de celui du lundi après-midi. À l'issue de cette séance une partie des tables est démontée en vue de la suivante.

Il y a encore peu je désespérais que ma jambe retrouve une tonicité qui me permette de monter et descendre normalement des marches mais j'ai réussi à prendre celles-là sans m'aider de la rampe ou de ma canne la semaine dernière. C'est encore raide et un peu douloureux mais j'ai bon espoir que ça s'améliore.
Sauf fatigue extrême je me déplace à peu près sans mal à la maison – le sol est bien plat et je connais le territoire. Me lever et m'asseoir reste difficile, et la douleur est toujours plus ou moins là, qui monte de la jambe jusqu'à l'épaule pour redescendre jusqu'au coude. Il m'est arrivé de me recoucher parce qu'elle était trop lancinante. La plupart des anti-inflammatoires me sont interdits à cause de l'asthme, le paracétamol seul ne suffit pas et codéiné il rend juste les choses supportables. J'évite de toute façon d'en prendre trop souvent en raison des risques d'accoutumance et des autres effets secondaires.
Je pourrais conjuguer cette douleur au pluriel car ses sources sont multiples : celle de l'épaule et du bras est due à une arthrose cervicale, dont je souffre depuis au moins vingt ans. Elle ne s'était jamais manifestée de la sorte auparavant. La sciatique quant à elle est due à plusieurs pincements discaux. Souvenir de ma percutante rencontre avec une voiture en 1983, je vis avec depuis tout ce temps, même si elle m'aura à peu près laissée tranquille depuis. Je suppose que je ne m'en sors pas si mal. Conséquence d'une probable fracture du péroné passée inaperçue à l'époque mon genou droit se déboîte depuis. Comme je tends à compenser la plus folle de mes pattes sur celle-là l'arthrose s'est là aussi mise de la partie.
J'évite de m'aider de la canne pour les sorties de proximité, même si les côtes de mon quartier et le sol plus ou moins accidenté ne me permettent pas d'aller vite. Je la plie et la garde dans un cabas en cas de besoin, mais elle reste indispensable pour les déplacements plus conséquents et pour prendre les transports en commun – dont les vibrations sont éprouvantes à la longue et où la plupart des sièges me sont trop bas –, et les escaliers normaux.
Ces dernières semaines je ne me sentais plus progresser et m'en étais ouverte au kiné qui me prodigue des séances de shiatsu depuis janvier. Il était bien embêté mais pensait que les choses évoluaient par paliers, et qu'il fallait attendre la mi-novembre et la véritable installation de l'hiver (selon les critères de médecine chinoise) pour passer une nouvelle étape. La suite a prouvé qu'il avait raison.
Parallèlement j'avais depuis un moment les intestins irrités et le foie enflé au point d'avoir la sensation de pouvoir le palper, c'était devenu intenable. J'attribuais cet inconfort au paracétamol et j'avais beau me détoxifier régulièrement cet aspect restait inchangé. J'ai entrepris une cure de soupe, agrémentée d'un fruit de temps à autre, et de thé vert : l'inflammation s'est apaisée, en même temps que les autres douleurs.
Au bout de quelques jours j'ai mangé du pain et le résultat ne s'est pas fait attendre. Je crois qu'il me faut faire une croix sur le froment. L'épeautre en revanche ne semble pas poser problème.
J'ai toujours été incapable jusqu'ici d'évaluer ma douleur sur une échelle de 1 à 10 quand on me posait la question. Elle est devenue une compagne fidèle au fil des ans, et je ne sais plus la différence. Cela explique que je me sois traînée plusieurs mois, jusqu'à ne plus pouvoir arquer, avant d'aller trouver le médecin : j'avais commencé par me dire que ce n'était rien et que ça passerait, puis que si je m'arrêtais je la laissais gagner avant de devoir me rendre à l'évidence. Je crois maintenant pouvoir dire que je suis passée de 8 à 2 ou 3.

Jusque trois rangs de tables s'alignent devant les armoires du fond. En hauteur, à main droite, la sculpture qui a servi lors de mes premières séances de cette année. Cette salle était initialement prévue pour des expositions.


jeudi 17 novembre 2016

Je ne t'aime pas, Paulus

«Tout roulait comme sur des roulettes. Les parents étaient trop occupés à faire des comptes, à se lamenter, à se disputer et à se faire du chantage au suicide pour prêter attention à moi. Je pouvais donc passer l'après-midi à Galaxie [centre commercial situé place d'Italie] avec Johana sans entendre ma mère me dire : “Je ne te comprends pas. Moi, si j'avais du temps libre dans une ville comme Paris, j'irais au musée, dans des expos, écouter des conférences. Vraiment, je ne te comprends pas.” Ce n'était pourtant pas compliqué de comprendre que la peinture c'est beau mais que les musées, ça fait mal au dos, que les expos, c'est pareil et même pire quand par exemple c'est une expo sur des fragments de vases chinois du trentième siècle avant Mao Tsé-tung, parce que là, en plus du mal au dos, c'est moche et ennuyeux. Ce n'était pas non plus compliqué de comprendre que, lorsqu'on va en cours six jours sur sept, on n'a pas envie de passer ses vacances enfermé dans une salle à écouter un vieux croûton, ou pire, un jeune croûton, vous parler du langage des orteils chez les Papous du Sud. Conclusion, soit ma mère avait un cerveau sous-développé, soit elle ne faisait aucun effort, soit elle comprenait tout ça très bien mais continuait de le dire rien que pour m'embêter. Je n'ai pas besoin de vous indiquer laquelle de ces trois hypothèses me semblait la plus juste. Peu importe d'ailleurs, car pendant ces vacances de Noël les rengaines maternelles étaient rangées dans le placard à balais avec les vieux torchons pleins de trous qu'elle gardait parce qu'on ne sait jamais. J'étais libre, en somme, libre de dilapider ma belle jeunesse devant les vitrines, de m'abrutir devant la télé, de ne faire fonctionner mes neurones qu'à un millième de leur capacité. C'est du moins ce que je croyais, jusqu'à ce que Judith [sa petite sœur], dont j'avais une fois de plus oublié l'existence, se rappelle à moi.»


Agnès Desarthe
Je ne t'aime pas, Paulus
«Médium», L'école des loisirs

P.-S. L'éditeur a regroupé Je ne t'aime pas, Paulus avec sa suite, Je ne t'aime toujours pas, Paulus, dans un volume intitulé Paulus.